Porté par

Karim Kattan

DES JARDINS

Interview par Déborah Sitbon Neuberg

Photographié par Eoghan Gilmore

Écrivain et poète palestinien et français de Bethléem, né à Jérusalem en 1989, Karim Kattan écrit en français et en anglais. Son premier roman, Le palais des deux collines (2021), lui vaut le Prix des cinq continents de la francophonie ; Éden à l'aube (2024) est récompensé par de nombreux prix et retenu dans la deuxième sélection du prix Renaudot. Son œuvre, à la fois lyrique et retenue, tisse l'intime et le politique, le désir et l'histoire. Ami de De Bonne Facture, il nous a accueillis le temps d'une promenade dans le jardin de Bagatelle.

Bonjour Karim, j'ai découvert ton travail il y a maintenant plus de 7 ans... tu avais fait une lecture de ta réécriture du Cantique des Cantiques mêlée à une histoire d'amour contemporaine, ça m'avait bouleversée. Aujourd'hui ce thème revient dans ton nouveau recueil de poèmes "Hortus Conclusus" ou jardin clos. C'est ce qui nous a donné l'idée de parler de jardins.

Nous sommes en train de nous promener dans le jardin de Bagatelle, quel est ton rapport à cet endroit ?

Je me rappelle que j'étais venu ici, enfant, lorsque nous étions de passage à Paris, et garde le souvenir émerveillé de ce grand jardin, vaste qui me semblait abriter le monde entier. Pour moi, un jardin était une chose contenue et domestiquée, joli dans son périmètre. C'est bien sûr le cas ici aussi, mais c'est tellement grand qu'enfant je pensais que c'était infini. Et on s'émerveille facilement, enfant, de tout, des chemins de traverse, d'une pierre, d'une cachette derrière un arbre.

Aujourd'hui, dès que j'ai l'occasion, je reviens à Bagatelle, seul ou accompagné. Je me promène des heures si j'en ai l'occasion. Quand je suis en panne sur un texte, je viens ici. C'est un luxe extraordinaire. Le jardin change, se métamorphose, selon les saisons, et moi avec.

Que t'évoquent les noms de roses que nous avons découverts pendant notre promenade ?

Je ne me souviens plus des noms que nous avons vus dans cette immense roseraie — on dirait qu'il y avait toutes les variétés de roses de la terre ! — mais on a trouvé ça très drôle : certains étaient délicieusement inventifs, parfois super kitsch, carrément camp. J'adore imaginer qui est la personne qui a regardé telle ou telle rose, couleur, forme, et a dit : je vais t'appeler « Dancing Queen » ou « For Your Eyes Only ».

Comment décrirais-tu le jardin d'Artas des promenades de ton enfance, près de Bethléem ?

Pour revenir au Cantique, donc : le village d'Artas, que j'évoque en préface à Hortus Conclusus, tiendrait justement son nom de ce texte biblique, Artas venant de hortus — s'il fallait un nom à fleurs… C'est peut-être une étymologie fantaisiste, mais je la trouve belle. Il n'y a pas exactement de jardin, mais dans la ville, le couvent, qui s'appelle lui aussi Hortus Conclusus, est entouré d'une belle colline et de terres cultivées par les bonnes sœurs. Je trouve cet endroit magnifique : un havre de paix, d'espoir et de couleurs, en pleine colonisation. Récemment, nous voulions aller nous y promener, comme nous le faisions souvent avec mon oncle, qui aimait nous inviter à explorer la nature autour de chez nous. Les couvents et les monastères sont souvent nichés dans des écrins de verdure et, comme Bethléem est une ville de couvents, c'est là que j'ai appris à aimer les jardins et à les associer au repos et au mysticisme. Mais la présence menaçante des colons et des soldats nous en a empêchés. C'était, pour moi, le signe que nous venions de perdre quelque chose de plus.

Tu m'as parlé d'une photo de ta grand-mère, entourée de fleurs, dans le jardin familial. Est-ce que tu peux nous en dire plus ?

Ma grand-mère aimait beaucoup ses roses. Elle aimait aussi les narcisses, les fleurs en général. Je me souviens bien d'elle, le matin, occupée à soigner ses rosiers dans le jardin. J'ai une série de photos prises par mon grand-père : elle y est encore assez jeune, elle doit avoir une trentaine d'années. Il existe de nombreux clichés d'elle à cette époque. Ce que j'aime dans cette série, c'est qu'elle porte souvent des robes à imprimés floraux. Quelqu'un de plus doué que moi pourrait sans doute situer précisément l'époque à partir de ses vêtements. Il y a les fleurs autour d'elle, bien sûr, mais surtout on y perçoit le très beau lien qui l'unit à son mari, mon grand-père. Je trouve que ces photos témoignent d'un amour profond entre eux. En même temps, c'est parmi ses rosiers que nous jouions, enfants, avec mes cousins, lorsqu'un jour fatidique, les roses ont soudain été envahies par une odeur de gaz lacrymogène, puis par le bruit des explosions. Nos parents sont alors sortis en panique pour nous ramener à la maison : la deuxième Intifada venait d'éclater. J'associe ce jardin à tout cela à la fois.

J'ai l'impression que le jardin clos dans le Cantique des Cantiques est vécu comme un lieu d'intimité, un lieu d'amour, une métaphore pour l'être aimé. Que se passe-t-il quand on est exclu de ce jardin ?

Oui, entre autres choses : on peut lire le Cantique comme un texte politique, un texte mystique… l'avantage des textes antiques c'est qu'en tant que lecteur·ices contemporain·es, on peut se les approprier un peu comme on veut. Le jardin, ce jardin clos et sa source, l'eau et les fleurs, le miel, c'est aussi un espace de protection. Que se passe-t-il hors de cet espace ?

Je pense à la destruction écologique provoquée par l'occupation de la Palestine : à Gaza, avec le génocide, tout le reste a été détruit, le sol n'est plus cultivable, l'impact écologique est immense, la terre est comme inutilisable pour des décennies. À la place des jardins, il y a les gravats. En Cisjordanie, à Bethléem, par exemple, les grands espaces verts autour de la ville ne nous sont presque plus accessibles. Où aller, alors, tout simplement, pour se reposer, pour se promener, se ressourcer ?

C'est une manière de mesurer la destruction profonde de la vie. Raja Shehadeh, le grand memoirist palestinien et randonneur avide, réfléchit à ces questions dans plusieurs de ses textes, je pense notamment à Palestinian Walks. Et quand l'extérieur est trop dangereux, le jardin, chez soi, devient le lieu de l'ultime refuge, de l'introspection, mais aussi de l'enfermement. Parfois il faut consentir à sortir de ses jardins.

Quelle est ta fleur préférée ?

J'en ai plein, mais j'ai envie d'évoquer ici les pommes de Sodome, que j'ai découvertes d'abord joliment sur une planche illustrée d'un beau livre intitulé Flowers of Palestine. D'abord attiré par ce nom évocateur, poétique et un peu interdit, j'ai été charmé par cet étrange arbuste qu'on trouve autour de la mer Morte et dont la fleur ressemble à une plante extraterrestre, une sorte d'étoile organique…