Porté par

Simon Crompton

En conversation avec Déborah Neuberg

Photographié par Eoghan Gilmore

Depuis combien de temps es-tu père ?

Simon : Dix-huit ans. Ma femme et moi nous sommes rencontrés à l'université, nous nous sommes mariés à vingt-six ans et nous avons eu notre premier enfant peu après. Nos deux filles aînées ont aujourd’hui 18 et 15 ans, et notre benjamine a 6 ans. Cela a créé une dynamique particulière. Avec les deux premières, nous étions les parents les plus jeunes à la sortie de l’école. Avec la plus jeune, nous sommes parmi les plus âgés. Tout le monde vit encore à la maison, et nous adorons tous parler de notre fille de six ans. Frankie, notre benjamine, est en ce moment le centre de gravité de la famille, et elle nous rassemble tous. Le plus dur viendra quand les deux aînées partiront et qu’elle se retrouvera seule. Et quand Frankie aura 15 ou 16 ans, cela fera environ 25 ans que nous élèverons des enfants, ce qui mettra peut-être notre endurance à l’épreuve. Mais il y a toujours un côté positif et un côté négatif.

Ta perception de la paternité a-t-elle changé lorsque tu es passé d’un enfant à trois ?

Simon : Pas fondamentalement. Ce qui change, à mesure que les enfants grandissent, c’est que l’on commence à penser à devenir grand-père. Être grand-parent semble offrir le meilleur des deux mondes : on profite des enfants sans avoir besoin d’endurance. Cela ressemble davantage à un flux continu qu’à une succession de cohortes distinctes.

La paternité correspond-elle à ce que tu avais imaginé ?

Simon : Plus ou moins, même si je ne m’y suis pas lancé avec des attentes précises. Ma femme et moi étions assez jeunes et naïfs pour que cela ne pose pas vraiment de problème. Nous nous sommes simplement lancés, et nous avons trouvé notre chemin grâce au soutien, à la bienveillance et à l’amour. La vérité, c’est que nous reproduisons tous les schémas de nos parents. C’est notre cadre de référence. Nous essayons naturellement de recréer, ou du moins de reproduire, ce avec quoi nous avons grandi. Ma famille ressemble aujourd’hui à celle dans laquelle j’ai grandi, à bien des égards. C’est en grande partie inconscient, une force d’attraction qui nous ramène vers ce qui nous semblait sûr et agréable. On n’a qu’une seule enfance, on suppose qu’elle est universelle, et cette supposition tient jusqu’à ce qu’on devienne soi-même parent et qu’on commence à comparer nos expériences.

Déborah : On se rend compte à quel point ce monde était particulier, et c'était tout notre monde. Mais c'est magnifique que tu aies reconnu cela comme une chance de passer plus de temps avec tes enfants, que tu n’aies pas idéalisé le fait d'être loin.

Simon : Avec les aînés qui s’apprêtent à partir, je suis entré dans une phase plus propice à la réflexion. Il y a une dynamique dont on ne parle pas assez : la soi-disant crise de la quarantaine, qui touche autant les hommes que les femmes, souvent déclenchée lorsque les enfants grandissent. Et c’est peut-être une vision consumériste, mais on part du principe qu’on aurait pu choisir n’importe quoi, qu’il y avait un choix de consommation quant à ce qu’on a fait de notre vie. Et on pense naturellement aux autres chemins qu’on aurait pu emprunter, comme se marier plus tard ou être avec quelqu’un d’autre. Mais ce que j’ai appris à apprécier, c’est l’équilibre entre la stabilité et la nouveauté. On sous-estime très facilement le bonheur que procurent la stabilité, l’amour et le fait d’être apprécié par son entourage.

Déborah : Souvent, les personnes qui traversent les crises de la quarantaine les plus violentes sont celles qui ne se sont jamais remises en question au début de leur vie, ou qui ont été poussées à faire des choix de vie, notamment le mariage et les enfants, sans les avoir activement choisis. Lorsqu’elles sortent de la phase d’éducation des jeunes enfants et qu’elles jettent un regard rétrospectif, le bilan est difficile, d’une intensité presque adolescente.

Simon : L’adolescence, c’est la première fois où l’on a le sentiment de pouvoir prendre des décisions concernant sa propre vie, car jusqu’alors, on n’avait pas vraiment eu la possibilité d’agir en toute liberté. Une crise de la quarantaine doit être bien pire quand on a l’impression de n’avoir jamais eu cette liberté d’action, parce que tout nous a été imposé. Regarder en arrière à l’âge mûr et avoir le sentiment d’avoir choisi sa vie en toute conscience, c’est un véritable luxe. Et cela mérite d’être apprécié.

Vois-tu une différence entre la paternité dans ta génération et celle tes parents ?

Simon : Il y a de nombreuses différences. Notre situation ressemble à celle de la génération de mes parents, mais avec une différence importante : pour nous, c’est un choix. Pour la génération de mes grands-parents, ce n’était parfois pas un choix, c’était simplement ainsi que les choses se passaient. Ma grand-mère a suivi une formation de secrétariat pour pouvoir travailler dans un bureau et rencontrer un mari, pas pour se construire une carrière. Nos filles, en revanche, devront mener leur propre carrière. Ce changement s’est opéré en quatre ou cinq générations, passant d’une absence totale d’attentes envers les femmes à des attentes exactement identiques. On peut observer cette dynamique à la sortie de l’école. Lorsque nous avons emmené notre aînée à l’école primaire pour la première fois, il y a environ quinze ans, presque aucun père ne venait déposer son enfant le matin. J’étais l’un des rares. Aujourd’hui, c’est à peu près fifty-fifty, voire une majorité de pères certains matins. C’est un changement radical en moins d’une demi-génération. Mon père a grandi dans un milieu modeste à Manchester, a fréquenté un lycée classique et a été le premier de sa famille à aller à l’université. Il a ensuite obtenu un diplôme en commerce à Harvard et s’est construit une carrière d’homme d’affaires international. Mais quand on en arrive là en tant que parent, on n’impose pas cela à ses enfants. Ils grandissent avec le sentiment qu’ils peuvent tout faire.

Déborah : Il est extrêmement difficile de mettre en place un système éducatif qui ne donne pas le sentiment d’avoir des droits acquis. Surtout quand la génération fondatrice a travaillé dur précisément pour que ses enfants n’aient pas à le faire.

Simon : Les Italiens ont un dicton : la première génération crée, la deuxième entretient et la troisième détruit. L'entreprise se porte bien, mieux financièrement que je ne l'aurais jamais imaginé, et j'ai commencé à réfléchir à ce que je pourrais offrir à nos enfants. Mais la pente est visible : plus on leur donne, moins ils sont confrontés à des défis. À un certain moment, la générosité commence à saper la motivation. La difficulté, c’est qu’on ne sait pas où se situe ce moment, et qu’il est probablement différent pour chaque enfant.

Le fait d’élever des filles influence-t-il ta perception des valeurs du monde de la mode masculine ?

Simon : La façon dont certains hommes de ce milieu ont historiquement traité les femmes a été épouvantable, et bon nombre de ces stéréotypes persistent. Il y a un archétype qui refuse de disparaître : le costume moulant, la chemise ouverte, le cigare, la femme soumise allongée sur le capot d’une voiture de sport. Elle associe la masculinité à la possession, à la richesse, au pouvoir et à la domination, et elle fait preuve d’une résilience étonnante. Ceux qui produisent ces images ne se rendent souvent pas compte du problème. Pour eux, il s’agit simplement du langage visuel du secteur. Mon travail met l’accent sur l’artisanat, la longévité, la durabilité et les valeurs liées à la façon dont on traite les vêtements. Mes deux filles aînées savent crocheter, coudre, repriser et réparer des vêtements, bien mieux que moi. Mais une plateforme comme Permanent Style a une certaine influence. Si on l’utilise pour remettre en question ces stéréotypes, on peut sensibiliser les gens et peut-être les rendre moins à l’aise à l’idée de produire ce type de contenu.

Dernière question, et une question souvent posée aux femmes : comment concilies-tu votre rôle de père et celui d’entrepreneur ?

Simon : Le fait que cette question soit systématiquement posée aux femmes et non aux hommes fait en soi partie du problème. Avec une division traditionnelle du travail, la réponse est simple : le travail occupe la journée de 9 h à 17 h, et le reste appartient à la famille. La tension apparaît quand on essaie de faire les deux en même temps. Dans mon cas, le défi réside moins dans la recherche d’un équilibre que dans la définition de limites. La nature même de la gestion d’un site comme Permanent Style fait que les horaires sont gérables, mais que le travail est constant. Les commentaires des lecteurs affluent davantage le week-end. Jusqu’à l’année dernière, lorsque Manish nous a rejoints, je n’avais jamais pris un seul jour de congé complet, ni un week-end, ni un jour férié. À mesure que l’équipe s’agrandit, j’aimerais parvenir à un rythme où je pourrais prendre quatre semaines par an, dans des dispositions plus classiques.

Déborah : Même dans le cadre d’une répartition traditionnelle des tâches, poser cette question nous fait prendre conscience de la manière dont nous tous, en tant qu’entrepreneurs et dans le monde du travail, gérons notre temps, nos emplois du temps et la qualité des moments que nous passons avec nos familles. S’interroger sur la paternité et les responsabilités en tant que chefs d’entreprise soulève ces questions plus larges sur les entreprises et les sociétés que nous voulons construire.