Victor Castanet

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Victor Castanet

Interview par Déborah Sitbon Neuberg

Photographed by Eoghan Gilmore

Le journaliste d'investigation Victor Castanet est une référence française du journalisme engagé. Ses livres Les Fossoyeurs (2022, prix Albert Londres) et Les Ogres (2024) ont eu un retentissement national et ont éveillé les consciences au sujet du bien-être des plus vulnérables. Membre du jury de L'Œil d'or (prix du meilleur documentaire) au dernier Festival de Cannes, son agent nous avait contactés pour l'habiller. Notre rencontre a donné lieu à de nombreuses discussions qui nous ont donné l'envie de l'interroger sur son métier et mieux comprendre sa vision d'un journalisme engagé.

Victor Castanet

Bonjour Victor, quel est le quotidien d'un journaliste d'investigation ?

Ce sont beaucoup de rencontres, de discussions, de relations qui se créent. En parallèle, c'est aussi un travail de fourmi. Souvent, les gens s'imaginent que tu as des technologies de dingue pour obtenir des informations, qu'il y a un gars qui arrive et qui te file tout le dossier… En fait, pour moi, la plupart du temps, c'est un travail très artisanal, qui prend des mois.

C'est un travail d'enquête, en fait.

Oui, c'est comme un travail d'enquêteur. Mais il y a deux grandes différences.

L'enquêteur fait avec les moyens de l'État : il peut perquisitionner, il peut forcer, il peut convoquer. Toi, tu ne peux faire qu'avec ta force de persuasion et avec le consentement. Cela te bloque pour plein de choses, tu ne peux forcer personne. Mais tu peux aussi amener les gens plus loin, parce que ceux qui viennent le font parce qu'ils ont décidé de le faire.

L'autre chose, c'est que l'enquête se fait la plupart du temps par des questions-réponses assez formelles. Moi, j'essaye de casser un peu cette barrière. Je peux créer des relations, faire des dîners, boire des coups… Avec les familles des victimes aussi, d'ailleurs : tu les suis pendant des mois, tu rencontres leurs enfants… Tu finis par faire partie de leur vie.

Et comment traduis-tu tout ce matériau en livre ? Est-ce davantage un travail de romancier ?

Le plus raisonnable serait d'écrire au fil de l'eau… Moi, en général, j'enquête pendant deux ans et demi. J'amasse une quantité monstrueuse de témoins et d'informations. Et à un moment, je me pose à ma table, et j'essaye de gravir la montagne. D'abord en chapitrant mon enquête, puis en essayant de dérouler l'histoire globale, et d'exposer tous les dysfonctionnements d'un système.

Mais c'est aussi un travail littéraire. Parfois tu lis des bouquins de journalistes où il n'y a pas d'histoire, pas de progression, pas de personnages… Tu ne peux t'attacher à rien, tu as juste des faits et des révélations. Les journalistes que j'accompagne chez Flammarion, je leur dis : « Les gens ne t'achètent pas un livre 22,90 euros, ils ne passent pas 4 heures à te lire, si tu ne leur racontes pas une histoire… C'est trop dur. »

Et quel est ton rapport à la vérité ?

Tu es là pour dénoncer un scandale. Tu sais aussi que tu parles de sujets graves, et que ce que tu fais peut avoir des conséquences très importantes. Donc tu ne peux pas écrire n'importe quoi : les enjeux financiers, humains, sont trop gros. Tu mesures le pouvoir des mots, et tu es obligé d'être au plus près de la vérité, des chiffres, des faits. Moi, je colle à ça.

En revanche, en faisant un travail littéraire, tu accroches ces éléments sur une narration. Tu ne t'éloignes pas de la vérité, mais tu fais des choix en termes d'impact et de manière de raconter un récit. Tu sais aussi que dans une histoire, tu ne peux pas mettre 300 personnages, ça reste un livre. Je dirais que c'est ça que la littérature t'oblige à faire comme mouvement par rapport à la vérité.

Parlons de la liberté. Quand on marchait pendant notre séance photo, tu m'as dit : ce qui compte pour moi, c'est la liberté.

En fait, ce qui m'intéressait étant jeune, c'était découvrir le monde, les cultures, et être libre. Mais quand je suis arrivé en chaîne d'info, j'avais un boss, un temps et des moyens limités, je devais écrire d'une certaine manière, très formatée.

Aujourd'hui, personne ne me dit quel sujet je dois choisir, ou combien de temps je vais y passer. Parfois, ma façon de travailler n'a aucun sens. Je me souviens d'un papier sur lequel j'ai passé 5 mois… Personne ne fait ça ! J'ai la liberté de choisir exactement comment je vais l'écrire, quel personnage je vais mettre en avant, quel dispositif narratif je vais employer pour accrocher le public… Cette liberté-là, elle n'a pas de prix. Et si je la perdais, peut-être que je ferais un autre métier. Mais c'est mon grand bonheur. Après, il faut être un peu indépendant financièrement. Je n'ai jamais été salarié dans une rédaction. Je pense que la plupart des journalistes qui écrivent des livres en France sont staffés à côté, parce que ça ne paye pas assez.

Ce que tu dis, c'est que tu as organisé ta liberté.

T'as raison, la liberté, ça s'organise. Ça ne vient pas comme ça. Ça se construit, ça prend des années. Faut que ça soit en toi, sinon il n'y a aucune raison de la chercher. Et effectivement, ça demande beaucoup de boulot pour l'obtenir. Je savoure.

Et puis, évidemment, un peu de courage et de prise de risque.

Est-ce que tu vois une différence entre être militant et engagé ?

Énorme. Notamment dans le journalisme d'investigation.

Par exemple, je suis prof à Sciences Po. Tous les ans, j'ai 20 élèves que j'accompagne dans une enquête, du début à la fin. Ils sont assez talentueux, bosseurs… Mais souvent, ils ont un problème : ils sont (parce que c'est une génération qui est comme ça, et tant mieux à plein d'égards) assez militants. Tu sens leurs opinions dans leurs papiers. Ça ressemble parfois plus à un tract qu'à une enquête. Tu sens ce qu'ils pensent, et qu'ils ont voulu que l'enquête aille dans leur sens. Et ça, c'est catastrophique.

Donc je leur dis qu'il faut qu'ils s'intéressent à des sujets qui, évidemment, les interpellent personnellement, qu'il faut qu'ils s'investissent plus que des heures de bureau, mais que ce sera toujours contre-productif s'ils deviennent militants.

Comment tu définis la notion d'engagement, si tu n'es pas effectivement militant ?

L'engagement, c'est d'être engagé, au sens premier du terme, dans un sujet. C'est-à-dire que moi, je suis engagé dans mes investigations, j'y mets ma vie. Les crèches, les EHPAD : ça va faire bientôt dix ans que je suis sur ces sujets-là. J'ai fait mes enquêtes, mais après je fais les documentaires, la fiction, je vais sur les plateaux pour les défendre, en commission, à l'Assemblée nationale, dans toute la France pour faire des conférences… Je suis sur ces sujets-là parce que ça m'importe, je dirais même que ça m'obsède parfois. J'en parle pendant des mois, le soir, à ma femme ou à mes potes. Ça m'habite, ça déborde dans ma vie.

Je ne dirais jamais que je suis meilleur ou moins bon qu'un autre, mais la différence, c'est que quand je vais sur un sujet, j'y passe plus de temps que n'importe qui. Tu ne lâches pas tant que tu n'as pas obtenu ce que tu voulais.

Dans le même temps, il ne suffit pas de faire ton enquête. Tu ne t'arrêtes pas au moment où tu la rends : tu fais le service après-vente. C'est-à-dire que tu t'engages à ce qu'elle soit performative, à ce qu'elle puisse avoir un impact dans la vie réelle.

Mais donc, dans cet engagement, il y a quand même un sentiment de justice à rendre, même si ce n'est pas toi qui la rends.

Oui. Sur les sujets que j'ai traités, il y avait des dysfonctionnements graves, des maltraitances, de la fraude à l'argent public : je voulais que les personnes responsables aient à rendre des comptes. Je voulais que le système qui était mis en cause soit stoppé.

Effectivement, tu peux imaginer que ça dépasse un peu le cadre de notre métier. Il y a des journalistes qui estiment que tu as fait ton truc, et qu'après la société s'en empare. Moi, j'estime que je dois faire le travail le plus sérieux possible, de manière dépolitisée, en tout cas non militante, et qu'en revanche je vais encore m'engager après pour que ça produise des changements réels dans la société.